D'UN PREMIER MAI A L'AUTRE
Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, les premiers mai ressemblent aux premiers mai: on se rassemble, on se compte, on discute, on est rarement satisfait du salaire, du patron, du gouvernement, on échafaude des perspectives, on écoute les discours, on achète le brin de muguet pour ceux que l’on aime. On se dit qu’on pourrait être plus malheureux, mais on se dit aussi que la misère sociale est là à notre porte, que le monde ne tourne pas tout à fait rond et que tous les egos sont loin de l’être. On invoque les Yaqua ou les Fautqu’on. On chante l’Internationale. Et puis chacun poursuit sa route, ses combats et ses chimères.
Je garderai du premier mai 2010 un souvenir différent, plus riche, plus optimiste, moins rituel. Non pas parce que le nombre des manifestants a fait péter les compteurs des Renseignements Généraux: la densité des défilés n’était pas négligeable; les conditions de l’unité ont dans l’ensemble été préservées. Non pas parce que sur la question des retraites, des possibilités de lutte d’envergure existent, même si c’est là une bonne nouvelle! Non pas parce que le monde du travail prend de plus en plus conscience que le libéralisme pur jus est son pire ennemi, ce n’est là qu’un juste retour des choses. J’aime observer ces hauts et ces bas de l’action syndicale, mais ils ne me transportent pas nécessairement d’enthousiasme.
Ma satisfaction, elle est plus personnelle, plus intime et bien plus prosaïque. Mais peut-être, est-elle plus porteuse d’avenir? Elle est en relation avec le monde de l’enfance, dans lequel ce weekend de premier mai m’a plongé. Avec ma tendre moitié, nous avons été conviés par mon fils et sa compagne, qui travaillent à Montpellier, à venir nous occuper pendant quelques jours de leur progéniture, le temps pour eux de prendre quelques libertés pour souffler un peu, comme ils disent. On les comprend. Cette progéniture-là est charmante et remuante à la fois: deux garçons de 2 et 4 ans doués d’un appétit féroce à table, mais aussi dans la vie, d’une curiosité sans faille aucune (dis papi pourquoi… pourquoi… pourquoi… sans fin) et d’une joie de vivre absolue. De quoi vous épuiser!
Comme nous avons l’ambition de conjuguer l’art d’être grands-parents avec les nécessités de l’éducation sociale de la jeunesse, nous avons emmené nos deux énergumènes manifester avec les travailleurs de la capitale régionale. Un grand moment. «Nous manifestons pour l’emploi, les salaires, les retraites!» clamaient les haut-parleurs. «Dis mamie, c’est quoi manifestons? C’est quoi les retraites? Dis papi, pourquoi ils crient, pourquoi y a pas de voitures...»
Et d’expliquer, in live et comme on peut, la manifestation, le travail, le salaire, les retraites, les revendications, le rassemblement, la foule, la colère, la solidarité, la fête et ses bruits et sa musique. Et de prendre notre place, dans ce cortège, au milieu d’amis retrouvés, surpris de nous voir dans ce nouveau rôle.
Nouveau rôle? Sans doute! Mais permanence d’un engagement à transmettre, à faire vivre et fructifier: la symbolique de la manifestation est un lieu propice. Dans un désordre quelque peu structuré, nous avançons ensemble. La démarche est brouillonne; chacun raconte la sienne. Où tout cela nous mènera-t-il? Tout reste à faire, mais nous sommes là, décidés à agir, encore et encore, cela s’appelle l’espoir, cela s’appelle la dignité de l’être humain. La leçon du premier mai, elle est là. Et c’est en serrant la petite main de mon petit-fils que je la retrouve, j’ai le sentiment en sentant la chaleur, qui émane d’elle, que peut-être je la lui transmets. C’est à cause de cette petite main chaude, que je me souviendrai du premier mai 2010.
Le billet d'humeur de Jean-Marie PHILIBERT
Travailleur Catalan (voir ci-contre)